Extrait du livre de John McPhee « La Place de la Concorde Suisse » paru aux Editions Grasset Paris 1985 ISBN 2-246-34591-X


 

Si l’on peut affirmer que le paysage helvétique est celui du monde le mieux mis en valeur, c’est parce que les Suisses, quand ils ont retouché leur sol, l’ont fait avec infiniment de talent. Une telle réussite découle dans une certaine mesure d’une exigence profonde. La Suisse n’a guère d’espace à gâcher; sa taille pose d’autre part un problème d’ordre militaire. Il n’y a pas de rose sans épines. Alors que chaque site de ce pays suffirait à faire la fortune d’un calendrier des Postes, pas une vallée, pas une montagne, pas un village, pas un paysage en Suisse qui ne soit prêt à exploser pour se défendre contre une invasion. « C’est un sujet dont nous ne parlons pas, m’a dit l’autre jour un colonel de l’Etat-Major. Ne me posez pas de question là-dessus. Mais ouvrez bien les yeux et vous allez voir ce que vous allez voir. »Il n’est pas obligatoire d’avoir passé à la rude école de la CIA pour distinguer, partout dans les Alpes, des pistes d’atterrissage. On ne cherche d’ailleurs pas à les dissimuler. Personne ne pourrait croire que ce ne sont que des tronçons d’autoroute dont la société aurait soudain fait faillite. Des installations plus récentes, comme certains hangars construits au cœur même de la montagne, présentent plus de mystère. Dans les forêts, on découvre des clairières qui ne semblent pas avoir leur raison d’être. Sur des calendriers, on pourrait les confondre avec des alpages. Mais on n’y rencontre ni vache, ni chalet, ni berger. En Suisse, personne n’abattra un arbre dans une forêt sans une autorisation fédérale. Alors, pourquoi ces trouées nettement dessinées au milieu des bois ? Ce sont tout simplement des champs de tir, qui ouvrent sur des canons du dernier modèle dissimulés dans la roche et pointés sur un objectif bien défini : l’entrée d’un tunnel, l’arche d’un pont — qui pourraient avoir besoin tout à coup des soins empressés d’un tir bien ajusté. Tout a été programmé depuis longtemps; les obus sont prêts à voler dans l’espace.

Des milliers de gros canons sont installés dans le roc et, dans une mesure qui reste confidentielle, ils sont continuellement prêts à tirer. Au-dessus de Brigue, sur la route du col du Simplon, à dix kilomètres environ du secteur où patrouillent Massy et ses camarades, se dresse un pont flambant neuf qui repose sur des piliers élancés, rectangulaires. Il domine, à près de cent cinquante mètres, une gorge profonde. C’est un pont arqué, de béton blanc. Ses câbles de suspension sont invisibles. Il est superbe à voir, s’incurvant ainsi à travers l’espace; bref, un chef-d’oeuvre du Génie civil. Il rend l’accès au Simplon plus court et plus aisé. Le Simplon étant ce qu’il est sur le plan stratégique, il ne fait aucun doute que les Suisses sont prêts à faire sauter ce pont, n’importe quand, à l’instant même s’il le faut. La vérification du système de destruction est un exercice de routine. C’est souvent l’ingénieur civil ayant conçu le pont qui, revêtu de son uniforme d’officier, sera chargé de le faire sauter. Une fois détruit, il faudra, par un feu de couverture, empêcher l’ennemi de le reconstruire.
La route du Simplon, qui se fraie un passage à travers de formidables masses rocheuses, offre aux yeux des automobilistes tant de surprises qu’ils ont tendance à ne pas remarquer la pierre des murs de soutènement. Ce sont des blocs de granit, ou quelque chose d’approchant, mais par places le grain de la pierre est comme altéré. On peut observer ce phénomène à deux kilomètres au nord du fameux pont en courbe dont nous venons de parler. Il n’y a là ni barrage ni contrefort au bord de la route; mais si vous vous arrêtez devant l’anfractuosité la plus proche qui sert de refuge contre les avalanches, retournez-vous : vous vous apercevrez alors, en regardant très attentivement, qu’une partie des pierres du mur de soutènement est en plastique. Deux douzaines de blocs de plastique, imitation granit, forment deux panneaux mobiles*. En fait, ce sont des meurtrières, invisibles pour le moment. Elles donnent directement sur l’extrémité toute proche du pont. Feu préparé. « Ne me posez pas de question là-dessus. Mais ouvrez bien les yeux ! Vous allez voir ce que vous allez voir !

Pour interdire à un ennemi éventuel l’usage des ponts, des tunnels, des routes, des voies de chemin de fer, la Suisse a installé trois mille points de destruction. C’est le chiffre publié officiellement. On m’a laissé entendre que, pour approcher de la vérité, il faudrait le multiplier par deux. Partout où un pont franchit une voie de chemin de fer, un segment de ce pont est programmé pour s’écrouler sur les rails. D’autre part, des pièces d’artillerie ont été dissimulées à proximité, pour interdire à l’ennemi de déblayer les décombres ou de réparer les dégâts. On évalue ces pièces, qu’elles soient camouflées ou non, à plus de douze mille. C’est le principe du Porc-Épic. Près de la frontière allemande, chaque tunnel routier ou ferroviaire est prêt à s’effondrer sur lui-même ! Les montagnes alentour sont devenues si poreuses que des divisions entières peuvent s’y caser. Des soldats complètement équipés peuvent s’entasser dans des refuges aménagés sous des granges factices. On a posté des canons dans de ravissantes maisonnettes. Partout où les routes suisses longent une bande étroite de terrain entre lac et falaise, des avalanches de rochers, préparées par la main de l’homme, sont prêtes à débouler.

Vous devinez dans le flanc des montagnes, au-delà de portes verrouillées, des couloirs qui se prolongent dans le roc. Entrons : au plafond, des lampes sont disposées tous les cinq mètres, bien trop nombreuses pour qu’on en fasse l’addition. Nous nous trouvons dans un hôpital, creusé au plus profond du roc, ou dans un de ces dépôts de carburant bien assez vastes pour alimenter pendant plus d’une année l’armée entière, du premier avion à réaction au dernier Haflinger. On y trouve aussi, bien sûr, de la nourriture et, inutile de le dire, des munitions. Les réserves alimentaires, en parfait état de fraîcheur, sont mises en vente régulièrement dans le public, ou consommées par la troupe, puis aussitôt reconstituées. Il existe un pain de l’armée suisse qu’on peut conserver deux ans. Enveloppé sous vide et dur comme de la pierre. Exposé à l’air, il gonfle et redevient moelleux. On cache aussi des munitions dans les forêts; seuls les officiers savent où se trouvent ces cachettes.

Plusieurs pays, l’Union soviétique comprise — dont le projet d’établir une carte militaire du territoire helvétique n’a pas échappé à l’attention des Suisses —, espionnent ces points de défense et cherchent à situer ces mystérieuses installations. Il est clair que les Russes considèrent la neutralité armée comme une agréable formule de pure rhétorique. Pour eux, la Suisse et le pacte de l’Atlantique ne font qu’un, même si Berne s’élève vivement contre cette affirmation. Il semble que les Soviétiques considèrent la Suisse comme une espèce de Fort Alamo capitaliste, l’ultime position de défense d’une Europe occidentale en train de s’écrouler.

Circulez à travers la Suisse avec toutes ces idées en tête : vous découvrirez alors de petites routes qui vont buter contre des parois montagneuses; des entrées de souterrains, grosses taches sombres, aménagées sous des voies ferrées alpines et sous de sinueuses routes en corniche; des portails de toutes formes, tapissés de pierre. Il vous sera facile d’imaginer que presque tous ces ouvrages d’art ne sont que supercherie, dissimulant quelque installation militaire. Voici par exemple un bâtiment, aux vastes portes closes, qui ressemble à un dépôt de chasse-neige. Mais pourquoi faudrait-il protéger des chasse-neige par une clôture de barbelés aussi élevée ? Peut-être dégage-t-on ici la neige à coups de canon de dix centimètres et demi ? Peut-être cette construction est-elle l’émergence d’un puits de mine ? On ne pénètre pas toujours dans ces installations souterraines par le flanc des montagnes, mais pour certaines d’entre elles, par des bâtiments ordinaires dont les sous-sols se prolongent bien loin sous terre.

Voilà une montagne : elle semble tout à fait capable de tenir debout toute seule mais non, elle est dotée à sa base d’une immense paroi aveugle de béton. Plus loin, vous découvrez un amas d’éboulis, mais si vous levez les yeux pour chercher la montagne d’où il est descendu, vous ne trouvez pas de montagne. Vous en déduisez que ce matériau est bien venu de quelque part et vous percevez intuitivement que sous terre doivent s’étendre de vastes espaces évidés qui expliquent la présence de ces blocs de rochers répandus à la surface du sol.

Il existe en Suisse trois centres de défense principaux, chacun soigneusement dissimulé. Ce sont en fait trois forteresses. L’une d’elles se trouve près de la frontière autrichienne, une autre en amont du lac Léman et la troisième dans la région du Saint-Gothard, le passage central des Alpes. Ces forteresses sont pareilles à des colonies de fourmis souterraines. Elles sont opérationnelles de manière permanente. Tandis que les soldats, comme Massy et Wettstein, font leur cours de répétition par monts et par vaux, d’autres soldats de l’armée passent le même temps sous terre. Ces installations sont désignées sous le nom de Festungen (forteresses) d’une manière impropre. Le mot évoque en effet une citadelle qui constituerait une seule unité, une sorte de Fort Ticonderoga au bord du lac Champlain. En fait, ces forteresses sont constituées d’un entrelacs de tunnels, de souterrains, de bunkers, d’installations de surface, et s’étendent chacune sur plusieurs dizaines de kilomètres carrés. S’ajoutant à ces places fortes principales, il existe tout un système de redoutes dispersées sur le territoire; ce sont des ouvrages fortifiés du même type, creusés dans le roc, parfois encore plus vastes que ces trois Festungen. Même au sein de l’armée, les dimensions, la situation, les objectifs de toutes ces installations défensives, restent secrets et ne sont connus que de quelques-uns directement concernés. Certaines d’entre elles — quelle ironie ! — ont été construites par des travailleurs étrangers. Eux savent où elles sont — mais pas les Suisses !

* A ce sujet il est particulièrement intéressant de savoir que quelques temps après la parution de ce livre, l’armée a modifié le camouflage de ces embrasures en recouvrant les murs en polystyrène extrudé (Styrofoam) par du béton projeté sur treillis, imitation rocher…ainsi les 2 types de camouflages se trouvent superposés

Ci-dessous, 3 courts extraits du livre à l’image de son contenu…

« Le Jura est si parfaitement paré contre une invasion qu’il fait penser à un cuirassé camouflé qu’on aurait tiré à sec. »

«…une demi-douzaine de soldats en tenue de combat surgirent au pas de course en tirant derrière eux un long filin qu’ils introduisirent dans un trou. De temps à autre, une tête émergeait du trou. Les passants semblaient à peine remarquer le manège. A Bâle, s’exercer à faire sauter un pont, c’est presque de la routine. »

«…Le Château de Chillon se dresse là, à proximité immédiate de la route, les pieds dans l’eau. C’est là aussi que l’on a mis en place tout ce que l’homme a pu inventer comme engins de guerre capables de barrer la route à une avance ennemie menaçante. En face du Château, un ouvrage de pierre savamment fortifié abrite toute une artillerie. » Voir le plan du fort de Chillon

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