Extraits du rapport du Général à l’assemblée fédérale sur le service actif 1939-1945 (datant de 1946)


Le Commandant en Chef de l’Armée.                    Quartier Général de l’Armée, le 12 juillet 1940.

SECRET

Note concernant le nouveau dispositif de défense.

I. Par sa lettre du 2.7.40, le Conseil fédéral m’a confirmé ses instructions du 31.8.39:
« sauvegarder l’indépendance du Pays et maintenir l’intégrité du territoire en mettant en oeuvre tous les moyens militaires appropriés ».

Le dispositif que j’ai appliqué pendant la première phase de la guerre visait à défendre la plus grande partie du territoire national. Il comportait deux échelons :

– les troupes frontière, appuyées à des fortifications permanentes et de campagne, et résistant sur place ;

– la position d’armée, sur laquelle s’exerçait l’effort principal de la défense, et que tenaient, sans esprit de recul, les gros de nos forces.

Le tracé de cette position était jalonné généralement par Sargans-Wallensee-Canal de la Linth-Lac de Zurich-Limmat-Jura argovien, bâlois, bernois et neuchâtelois-Lac de Neuchâtel-Mentue-Lac Léman.

En cas d’agression d’un des belligérants, je pouvais escompter qu’une aide nous serait apportée, automatiquement, par son adversaire, et que notre capacité de défense s’en trouverait renforcée et prolongée.

II. Cette situation s’est modifiée progressivement à la suite de la diminution et de l’effondrement de la résistance française, puis de l’entrée en scène de l’Italie aux côtés de l’Allemagne.
Dès lors, ce n’était plus sur un ou deux fronts que nous risquions d’être attaqués, mais sur tous les fronts, et ceci d’autant plus que la saison autorisait les opérations en haute montagne.
Enfin, nous ne pouvions plus compter sur l’aide d’un allié éventuel.

Aux besoins de la situation nouvelle a répondu la remobilisation du 11 mai, puis un remaniement de notre dispositif qui s’est traduit par l’extension progressive de notre effort défensif à des fronts nouveaux en réponse au développement de la menace.

III. La signature de l’armistice est venue, une fois de plus, modifier la situation extérieure. Celle-ci m’inspire aujourd’hui l’appréciation suivante :

Si, d’une part, l’Allemagne et l’Italie n’ont pas intérêt à provoquer de nouveaux conflits aussi longtemps qu’elles ne sont pas venues à bout de la résistance anglaise, d’autre part, les voies de communication directes qui traversent nos Alpes présentent, pour la première de ces puissances en tout cas, un intérêt indiscutable. Celle-ci pourrait donc être amenée à exercer sur la Suisse une pression économique, politique et même militaire, pour obtenir libre usage de ces voies de communication.

Ainsi, les exigences allemandes pourraient, tôt ou tard, devenir telles qu’elles seraient inconciliables avec notre indépendance et notre honneur national. La Suisse ne parviendra à échapper à la menace d’une attaque allemande directe que si le haut commandement allemand, dans ses calculs, considère qu’une guerre contre nous serait longue et coûteuse, qu’elle ranimerait, inutilement ou dangereusement, un foyer de luttes au centre de l’Europe et gênerait l’exécution de ses plans.

Dès lors, l’objet et le principe de notre défense nationale sont de démontrer à nos voisins que cette guerre serait une entreprise longue et coûteuse. Si nous devons être entraînés dans la lutte, il s’agira de vendre notre peau aussi cher que possible.

IV. À cette appréciation nouvelle, dans le cadre d’une mission inchangée, correspondent des décisions nouvelles.

Une démobilisation partielle a été effectuée le 7 juillet. J’estime que des mesures de démobilisation plus complètes ne sauraient être envisagées pour 1e moment, sauf en ce qui concerne une partie des troupes légères, dont les chevaux doivent revenir à l’agriculture pour le temps des moissons.

L’articulation do notre dispositif de défense en deux échelons

– troupes frontière et position d’armée — est-elle encore justifiée ?

– Troupes frontière : sans aucun doute ; leur valeur s’est accrue au cours des mois de service actif en même temps que leurs travaux de fortifications se sont développés.

– Position d’armée : elle offre deux avantages principaux :

– elle couvre une partie essentielle du territoire national, avec les ressources qui s’y trouvent

– elle comprend de solides organisations, maintenant presque achevées, et pour lesquelles d’importantes dépenses ont été consenties.

En revanche, telle qu’elle était conçue et occupée jusqu’ici, cette position présentait des inconvénients et des risques. La nécessité de parer à une attaque sur tous les fronts à la fois m’impose une nouvelle répartition des moyens, qui implique une diminution de la densité d’occupation.

De plus, en présence des méthodes de combat modernes, et, notamment, des engins blindés, notre position d’armée risquait d’être prise à revers ; si j’y concentrais le gros de nos moyens, même avec une densité moindre, leur action risquait de se trouver compromise par l’effet d’une menace ou d’une irruption sur ses flancs ou ses arrières.

V. J’ai pris la décision suivante : la défense du territoire s’organisera suivant un principe nouveau, celui de l’échelonnement en profondeur.

A cet effet, j’ai institué trois échelons de résistance principaux, complétés par un système intermédiaire de points d’appui.

Les trois échelons de résistance seront :

– les troupes frontière, qui conserveront leur dispositif actuel;

– une position avancée ou de couverture, qui utilisera le tracé de la position d’armée actuelle entre le lac de Zurich et le massif du Gempen et qui se prolongera par un front ouest, jalonné généralement par le Jura bernois et neuchâtelois-Morat-la Sarine jusqu’à la trouée de Bulle;
– une position des Alpes ou réduit national qui sera flanquée, à l’est, à l’ouest et au sud, par les forteresses, englobées, de Sargans, de St-Maurice et du Gothard.
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Les missions dévolues à ces trois échelons de résistance seront les suivantes :

– celle des troupes frontière sera maintenue;

– la position avancée ou de couverture barrera les axes de pénétration vers l’intérieur du pays;

– les troupes de la position des Alpes, ou réduit national, tiendront, sans esprit de recul, avec des approvisionnements constitués pour une durée maximum.

Entre ces trois échelons, le système défensif intermédiaire comportera des points d’appui de défense antichars, constituant autant de réduits ou de nids de résistance, gardés sur tous les fronts. Leurs méthodes de combat s’inspireront de celles de la guérilla, ainsi que des plus récents enseignements de la guerre.

En cas d’irruption de blindés à l’intérieur de nos positions, la défense antichars devra être assumée ou reprise à n’importe quelle profondeur, avec la même efficacité et la même rapidité.

En plus de ces points d’appui, le système de défense intermédiaire comportera un jeu profond de destructions, qui sera complété dans la zone comprise entre la position de couverture et le réduit national.

Cette défense intermédiaire sera dévolue, suivant les zones :

– à des détachements légers ;

– à des troupes territoriales mobilisant dans la région et agissant en coopération avec les gardes locales.
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VI. Ce nouveau dispositif de défense aura pour conséquence inévitable le maintien sur place de la population civile. Des évacuations partielles pourront, sans doute, être ordonnées par le commandement local suivant les circonstances.

Mais il importe avant tout que la population ne reflue, eu aucun cas, vers le réduit national, où elle compromettrait le succès des opérations et ne disposerait pas d’approvisionnements suffisants.

VII. La mise en oeuvre du nouveau dispositif comportera diverses opérations :

– regroupement partiel des internés ;

– regroupement simultané des unités d’armée dans les zones avoisinant le réduit national, où l’instruction sera entreprise selon les enseignements les plus récents ;
– regroupement des troupes destinées à la position de couverture

– travaux de fortification sur la position du réduit national.

VIII. Le nouveau dispositif pourra être achevé au début du mois d’août.

En dépit des difficultés que cette opération comporte, toutes mesures utiles seront prises pour assurer la continuité de la défense pendant cette période de regroupement.

FORTIFICATIONS ET DESTRUCTIONS

Par « mise en état de défense », j’entends ici l’ensemble des mesures de fortification, d’une part, allant de la forteresse permanente à la simple barricade antichars, et de destructions, d’autre part, toutes mesures par lesquelles l’art complète la valeur naturelle du terrain et la remplace où elle fait défaut.

J’avais à considérer d’abord les éléments de fortification déjà existants et dont on peut dire qu’ils ne répondaient pas à une conception d’ensemble, qu’ils ne formaient pas un système complet. On a pu adresser aux solutions adoptées par nos voisins (Lignes Siegfried et Maginot) des critiques plus ou moins fondées il n’en reste pas moins que c’est sur leur existence, complète ou même incomplète, que la manœuvre stratégique des armées allemande et française se fonda au début des hostilités. Que cette conception ait paru justifiée ou non par la suite des événements, il importe assez peu : ces lignes fortifiées jouèrent leur rôle en ce sens qu’elles autorisèrent d’abord, de part et d’autre, une certaine économie des forces.

Il n’en allait pas de même pour nous. Les éléments dont nous disposions à l’époque étaient les forteresses, anciennes mais modernisées, de St-Maurice et du Gotthard, et la forteresse moderne de Sargans, en voie d’achèvement. Pièces isolées, elles remplissaient leur fonction traditionnelle, qui était, pour St-Maurice, le barrage, à la frontière du sud-ouest, de la vallée du Rhône; et pour Sargans, le barrage, à la frontière de l’est, de la vallée du Rhin en son confluent avec celle de la Seez ; autrement dit, le barrage de deux portes d’accès aux régions montagneuses et à une partie du plateau suisse. Situées au centre d’une des régions les plus inaccessibles du pays, les fortifications du Gotthard s’opposaient à une traversée des Alpes centrales en diverses directions. Ces fortifications étaient l’héritage de conceptions et de plans anciens, mais toujours valables, et leur extension dans le cas particulier de Sargans.

A la frontière, nous disposions d’un système encore inachevé qui procédait d’une décision contemporaine des conceptions de la ligne Siegfried et de la ligne Maginot. La situation générale de 1933 et des années suivantes nous avait incités, en effet, à rendre notre frontière plus étanche, afin de mieux assurer la couverture de notre mobilisation. Commençant par les fortins de l’extrême frontière, nous avions construit, dans la suite, certains ouvrages plus importants destinés à battre les voies d’accès qui paraissaient les plus dangereusement ouvertes ; puis nous avions édifié des barrages antichars dans les intervalles les plus exposés. Ces travaux devaient être réalisés selon un ordre d’urgence qui débutait au front nord, où l’obstacle naturel du Rhin semblait relativement faible contre les entreprises éventuelles d’un voisin qui, d’année en année, reconstituait sa puissance militaire. Dans le nord-ouest et l’ouest, l’effort se limitait, provisoirement, à quelques ouvrages qui barraient les principales voies de pénétration à travers le Jura. Le système était, presque toujours, linéaire; mais, par sa combinaison avec le dispositif des troupes frontière nouvellement créées, on obtenait, ici et là, une certaine profondeur tactique.

On voit ce que nos ouvrages frontière, encore inachevés pour une part en 1939, offraient encore de précaire et, tout de même, de précieux. Si nos troupes frontière figuraient, en un sens, leur garnison intérieure et extérieure, ces ouvrages, même incomplets, permettaient à la troupe de constituer des points d’appui, et venaient, dans une mesure appréciable, renforcer l’armement des unités destinées à briser les premières vagues en combattant sur place.

Mais, encore une fois, le système était incomplet; et, lorsque l’armée fut mobilisée en septembre 1939, les tâches primordiales qui lui incombèrent alors, la nécessité de construire au plus tôt d’autres ouvrages de fortification, le manque de main d’œuvre et de matériel et, enfin, les rigueurs de la saison d’hiver, nous empêchèrent de compléter nos fortifications de la frontière au rythme qu’il eût fallu.

En effet, à partir du moment où le principe d’une position d’armée fut acquis — position sur laquelle le gros de nos troupes de campagne devait résister « sans esprit de recul » —, il s’agissait, en première urgence, de mettre cette position en état de défense. Déjà apparaissait ainsi la relation de cause à effet qui, jusqu’à la fin de la guerre, ne cessera d’inspirer nos principales mesures de fortification; c’est de nos grandes décisions stratégiques que procédera avant tout celle de porter ici ou là l’effort de la construction ou celui de la destruction, tandis qu’à l’inverse, la fortification, achevée ou seulement projetée, exercera, suivant les secteurs et les époques, une certaine influence sur le tracé de nos fronts. Cette relation de cause à effet explique dans une large mesure les variations que l’on peut relever dans la disposition de nos ouvrages et la diversité de leur type. Elle explique aussi, en partie, ce que l’on a pu considérer comme un manque d’unité de doctrine en matière de fortification.

Il s’agissait donc de mettre au plus tôt l’armée de campagne en mesure de tenir, dans les meilleures conditions, la position d’armée définie plus haut. Elle s’appuyait à des obstacles naturels de valeur très inégale: plans d’eau larges ou étroits, inondations à tendre, localités à mettre en état de défense, système de collines au relief plus ou moins accentué selon qu’elles participaient du Jura ou du « Plateau ».

D’une alerte à l’autre, le temps pressait ; l’hiver s’annonçait rigoureux. Pour renforcer nos compagnies de sapeurs, des unités entières furent mises au travail sur les fronts les plus importants elles manièrent la pelle, la pioche et la bétonneuse. Très naturellement, les conceptions varièrent avec celles des officiers du génie qui servaient de conseillers techniques au fantassin ou au cavalier. Car la grande difficulté provenait alors de ceci : dans les deux seules campagnes d’où nous tirions nos premiers enseignements, celle de Pologne à l’automne et celle de Finlande en hiver, la fortification n’avait joué aucun rôle décisif, et les leçons principales que nous en tirions valaient surtout pour la manœuvre en terrain libre. Aucun enseignement récent ne pouvait indiquer quels types de fortins et d’obstacles antichars, susceptibles d’être construits rapidement, seraient en mesure de briser les attaques des chars, qui apparaissaient déjà comme un élément capital de la décision; et il était difficile de savoir quels bétons résisteraient à des bombardements aériens dont l’efficacité n’était pas encore révélée. Comme le temps pressait, il paraissait plus utile de construire, même d’après des données provisoires ou des formules d’essai, plutôt que de chercher une doctrine unique, qui ne pouvait se fonder que sur la théorie.

En même temps que nous formions l’ossature d’une position d’armée, les ouvrages et les obstacles que nous construisions ainsi étaient appelés à donner dans la suite, si la situation stratégique se modifiait, une profondeur très appréciable aux positions de notre couverture frontière, notamment dans le Jura, d’Argovie à Soleure.

Parallèlement et à partir du moment surtout (novembre 1939) où mes « Instructions sur la conduite du combat défensif » prescrivirent une action retardatrice entre la frontière et la position d’armée, nous commencions à préparer un jeu de destructions, à former le personnel, à rassembler les moyens nécessaires à cette spécialité, que nous devions considérer à l’égal d’une arme nouvelle.

*

* *

A la fin de juin 1940, lorsque je décidai d’appliquer notre effort principal à la défense du réduit, j’ordonnai qu’on arrêtât les travaux projetés sur l’ancienne position d’armée et qu’on se bornât à achever certains ouvrages en cours.

Une tâche essentielle s’imposait d’urgence : la mise en état de défense du réduit. Mais avant de l’exposer, je montrerai ici la perspective soudaine où notre manœuvre défensive faisait apparaître nos fortifications permanentes. J’ai dit que, pour arrêter le tracé du front, j’avais dû choisir entre diverses variantes : l’une qui me donnait un réduit de dimensions limitées, où je pouvais obtenir une plus forte densité d’occupation; l’autre, plus étendu, qui englobait nos trois grandes forteresses de Sargans, du Gotthard et de St-Maurice. Ce dernier argument joua un rôle déterminant dans ma décision. Dès lors, les trois grandes forteresses n’apparaissaient plus seulement comme les puissants barrages de vallées ou de directions stratégiques importantes. Elles devenaient les principaux piliers du système, entre lesquels nous pourrions en construire d’autres; et l’un d’eux, le Gotthard, devenait la citadelle, c’est-à-dire le centre de résistance suprême, en même temps que le poste de commande central des voies transalpines dont nous devions garder le contrôle. Si ces grandes forteresses n’avaient pu être englobées dans le réduit, si elles avaient été abandonnées à leurs propres moyens de défense, nous aurions perdu, à l’intérieur du réduit, certaines possibilités de manœuvre et l’espace nécessaire à l’économie d’une résistance durable.

C’est alors que les forteresses de Sargans, du Gotthard et de St-Maurice nous apparurent, au Chef de l’Etat-Major Général et à moi, non plus seulement dans leur valeur individuelle, mais comme les pièces maîtresses d’un seul et même système cohérent, et que nous conçûmes l’impérieuse nécessité de les moderniser, de les compléter et de les relier entre elles. Ce faisant, nous eûmes d’emblée la certitude d’accomplir une oeuvre d’intérêt immédiat, tout ensemble, et une œuvre utile à longue échéance. En eussions-nous douté que l’espionnage allemand, qui s’appliquait, dès l’été 1940, à nos fortifications achevées ou commencées, se fût chargé de nous ouvrir les yeux.

Pour la mise en état de défense du réduit, qu’il s’agissait d’entreprendre au plus tôt sous la menace presque constante d’une agression générale, l’ordre d’urgence nous était dicté par le terrain et, dans une certaine mesure, par la saison. C’était incontestablement au front Nord, celui que jalonnaient les versants des Préalpes, que devait s’appliquer notre premier effort, et, singulièrement, à l’ouverture de ces vallées et de ces lacs que nous appelions, dès lors, les « grandes portes » du réduit.

Le rapport du Chef de l’Etat-Major Général de l’Armée indique, autant que la conservation du secret l’y autorise, les caractéristiques des ouvrages qui furent construits à cette époque. Les nouveaux forts donnaient à nos corps d’armée et à nos divisions le soutien d’une puissante artillerie, pouvant tirer dans toutes les directions. Le rapport explique aussi la relation qui s’établit entre le nombre des armes et l’importance des installations. Il mentionne enfin les perfectionnements qui furent apportés aux trois grandes forteresses.

La tâche de construction se présentait avec une telle ampleur, dès ce début de l’été 1940, et, dans l’hypothèse même où nous serions épargnés durant la belle saison, les semaines paraissaient si brèves jusqu’au retour de l’automne en montagne, que la tâche de dresser des plans et de construire dut être décentralisée et, dans une large mesure, déléguée aux corps d’armée et aux divisions. Cela comportait, sans doute, des inconvénients évidents, des différences de doctrine et des tâtonnements. Mais d’abord, le personnel et les moyens manquaient pour accomplir cette œuvre comme une seule et même entreprise centralisée ; et ensuite, il était juste que les commandants des grandes unités fussent responsables d’ajuster au mieux leur dispositif tactique et la mise en état de défense du terrain. Ceci valait surtout pour les ouvrages courants. Les ouvrages importants incombaient, bien entendu, aux organes relevant du Chef du Génie de l’Armée.

Pour expliquer la diversité des solutions qui furent adoptées d’une grande unité à l’autre, il faut considérer aussi que les premières d’entre elles s’installèrent dans le réduit au début de l’été 1940 et dressèrent sans retard leurs plans de fortification, tandis que les dernières y furent installées dans le courant de 1941 seulement, alors qu’on pouvait déjà tirer des leçons plus complètes sur le rôle de la fortification dans cette guerre.

Enfin et surtout, le front nord du réduit présentait de grandes différences d’un secteur à l’autre; et il est certain que la même doctrine ne pouvait s’appliquer uniformément à la chaîne du Stockhorn ou à la région des lacs de Zurich et de Zug. En revanche, malgré ces différences, la construction devait être poussée partout au rythme le plus rapide. Je dus intervenir, ici et là, auprès de certaines unités d’armée dont les « bureaux de construction » s’accommodaient d’une cadence trop lente.

Tandis que les travaux suivaient leur cours dans les Alpes, je devais veiller à ce que notre système de fortification fût complété dans certaines zones extérieures au réduit. Quelle valeur conservait, en effet, notre système frontière s’il présentait des solutions de continuité et s’il subsistait, par exemple, à l’ouest, certaines portes béantes au moment où ce front présentait un caractère menaçant ? On pouvait comprendre, dans une certaine mesure, que les commandants de grandes unités attachassent plus ou moins d’importance à la fortification suivant leur tempérament, leur formation et suivant le secteur qu’ils avaient à défendre. Mais une fois le principe établi, la fortification, avec une densité qui pouvait varier, devait former au moins un système logique. C’est pourquoi j’intervins très énergiquement pour faire aveugler ces brèches qui risquaient de compromettre dans son ensemble la mission des troupes frontière.

Enfin, il fallait lutter contre un autre danger: si nous portions, avec raison, l’effort principal des travaux d’abord aux points de passage obligés, nous n’avions pas le droit, pour cela, de négliger les intervalles et, notamment, les zones où une infanterie étrangère spécialisée, entraînée à la guerre de montagne et très agressive, pouvait s’infiltrer à l’aide de ses nouveaux engins. Dans ces zones-là, il n’était pas question, c’est évident, de construire une chaîne de fortins; mais il fallait au moins organiser le champ de bataille à l’aide d’obstacles et en aménageant des abris qui, seuls, donnaient à la troupe la possibilité de résister aux bombardements aériens, de vivre et de durer.

Entre tous ces travaux, les différences de catégories ou de types, auxquelles certains techniciens avaient tendance à donner beaucoup d’importance, n’avaient qu’une valeur relative. Il fallait considérer, je le répète, tous les travaux, de la fortification permanente au simple abatis, comme les aspects divers d’un plan unique, les éléments d’un seul et même champ de bataille, que nous avions la chance de pouvoir choisir et organiser à l’avance.

Pour cela, nul doute que c’était le tacticien qui devait jouer le rôle de chef, et le technicien, celui de conseiller et d’exécutant. Cette conception élémentaire ne s’imposa pas toujours avec toute la netteté désirable. La faute en revenait le plus souvent aux commandants qui avaient abdiqué trop tôt ou trop complètement devant leur chef du génie. Mais il y avait là, aussi, un effet de la tendance générale que je relève dans le chapitre consacré à l’appréciation des cadres.

A partir du moment (1941) où, abandonnant la « position avancée », je ramenai toutes nos grandes unités dans le réduit, l’action retardatrice incomba aux seules troupes légères soutenues par des éléments territoriaux. Le jeu des destructions préparées apparut alors avec une importance plus grande encore. Toutes les leçons de la guerre venaient le confirmer. Nous fûmes ainsi amenés à multiplier le nombre des destructions dans une zone qui commençait à la frontière et s’étendait en profondeur, sans solution de continuité, jusqu’à l’intérieur de nos positions du réduit. Il arriva même que, dans certaines régions du Plateau où nos éléments légers ne disposaient que de faibles moyens, l’action retardatrice se fonda avant tout sur la manœuvre des destructions.

Je ne mentionne ici que pour mémoire le rôle politico-militaire, déjà exposé, que jouèrent les destructions préparées de nos grands passages transalpins, dès l’organisation du réduit jusqu’à la fin de la guerre.

*

* *


Cependant, à mesure que nous approchions du dénouement de la guerre en Europe, nous étions obligés d’envisager la possibilité, pour l’armée, de sortir du réduit et de se battre en terrain ouvert. C’est pourquoi nous avons, non seulement conservé, entretenu et modernisé les principaux ouvrages de la position de la Limmat, mais aussi ceux qui jalonnaient, moins fortement en vérité, notre ancienne « position avancée » à l’ouest, entre le Jura et les Alpes, par la région de Morat et le cours de la Sarine. Je n’avais pas d’illusions sur la valeur de ces ouvrages pour une résistance de longue durée, mais je considérais qu’ils offriraient momentanément un soutien appréciable à nos forces si elles étaient obligées de se battre en rase campagne.

Les travaux accomplis en Ajoie pendant l’automne 1944 ne représentaient que la mise en état de défense élémentaire d’un territoire mal protégé par la nature.

Enfin, le rapport du Chef de l’Etat-Major Général de l’Armée mentionne les mesures qui furent prises pour la protection des installations sur le cours du Rhin à la fin de 1944, et, autant que la conservation du secret militaire l’y autorise, celles qui furent prises contre la rupture des barrages de nos lacs alpestres.

*

* *

Si je considère aujourd’hui l’oeuvre accomplie de 1939 à 1945 en matière de fortification et destructions et les dépenses qu’elle exigea, je reste persuadé, comme je l’ai été à tout moment, que cette oeuvre était nécessaire. Je suis certain qu’elle sera utile et même indispensable à l’avenir, aussi longtemps que nous serons obligés de compter avec toute entreprise de forces terrestres et aériennes. Plus que cela: notre système de fortification, basé sur la force naturelle du terrain, ne formant qu’un avec lui, sera peut-être un des seuls systèmes, un des seuls principes de défense susceptibles de résister aux nouveaux moyens révélés à la fin de cette guerre. Sans l’existence de ce système, la notion d’une force armée suisse, quelle que soit sa formule, paraît inconcevable. Or, nous possédons ce système et nous le devons en partie, comme je l’ai montré, au service actif et aux grandes décisions stratégiques qui furent prises à cette époque. C’est là un précieux héritage. Mais cet héritage ne gardera sa valeur que si nous le considérons, non pas comme un matériel « magasiné », mais, en quelque sorte, comme un organisme vivant. Le béton, si épais, si résistant soit-il, et le roc lui-même ne vaudront que dans la mesure où les armes qu’ils abritent seront les meilleures, dans la mesure où les installations seront perfectionnées au rythme du progrès.

Enfin et surtout, il faut avoir le courage de le reconnaître: considéré par rapport aux besoins généraux de notre défense nationale, ce système n’est pas complet. Le fait même qu’il garantissait au mieux, hier encore, la mise en place de notre armée dans le réduit n’est pas suffisant en soi. Si nous voulons être logiques, nous devrons le compléter par un ou plusieurs systèmes fortifiés qui serviraient de base aux opérations de notre armée hors réduit. Pour cela, les deux positions de la Limmat et de la Sarine et les ouvrages construits dans le Jura du Hauenstein ne suffisent pas, ni sur le plan stratégique, ni par leur valeur technique. Il appartient aux chefs responsables de notre défense future de chercher quels sont, dans les zones d’importance décisive de notre « Plateau », le ou les secteurs dont une fortification judicieuse pourrait faire soit les môles de positions de résistance orientées diversement, soit le pivot de telle ou telle manoeuvre.

Car il faut bannir toute illusion : notre armée de milices, à laquelle deux grandes guerres mondiales ont épargné le baptême du feu, ne sera jamais en mesure d’affronter avec succès, en rase campagne, le premier choc d’une armée étrangère de métier, si la valeur du terrain auquel elle s’appuie n’est pas renforcée.

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